Un coup d’œil aux points de contrôle
Le DIIS, avec l’ICTD et le Centre on Armed Groups, a organisé à Copenhague, du 15 au 17 mai 2023, un atelier de trois jours consacré à « Roadblocks and revenues: new geographies of taxation in conflict. » Réunissant 40 chercheurs de divers pays, l’atelier a permis d’explorer les barrages routiers et leur rôle dans la mobilisation de recettes, la formation de l’État et les conflits à travers le monde. Il constituait aussi une première tentative de faire des barrages routiers un objet d’étude à part entière et de bâtir une communauté de chercheurs de disciplines différentes : anthropologues, spécialistes d’aires culturelles, sociologues, criminologues, politistes et géographes, économistes, ainsi qu’analystes des conflits et praticiens.

La nature multiforme des barrages routiers : polyvalents, souples, omniprésents
Il est apparu clairement que les barrages routiers sont au moins aussi divers qu’ils sont omniprésents, par leur forme, leur fonction, leur emplacement et leur contexte. Ils vont de grandes structures en béton à de petites barrières de fortune, faites de peu plus qu’une corde tendue en travers de la route. Ils servent aux fins les plus diverses, mobilisation de recettes, surveillance ou démonstration de puissance, et se rencontrent aux frontières étatiques ou administratives, le long de routes de contrebande dissimulées et dans les centres urbains, que ce soit dans un contexte de guerre civile ouverte ou de souveraineté étatique faible ou contestée.
Cette diversité se reflète dans les différents types d’acteurs qui se rencontrent et interagissent aux barrages. Ceux-ci sont tenus par des forces ou des autorités étatiques, par des groupes armés, voire par des communautés locales. Ils visent des civils ordinaires dans leurs déplacements quotidiens, des commerçants, des contrebandiers, ainsi que des membres de groupes ou de forces armées adverses, parfois de manière ciblée et sélective, parfois indistinctement. Différents sous-groupes de la population, les femmes par exemple, sont affectés différemment par les barrages. Comme plusieurs contributions l’ont souligné, les civils ne sont en aucun cas de simples objets de taxation, de surveillance ou d’extorsion. Ils disposent au contraire d’une capacité d’action, et l’effet de leur négociation du passage est essentiel pour comprendre les barrages et leurs implications.
Barrages, recettes et relations
Dans ce contexte, malgré une grande variété de sujets de recherche, de terrains géographiques et d’approches, quelques thèmes centraux ont sans cesse resurgi au cours de l’atelier. Les barrages routiers sont essentiels à la formation de relations. Si cela paraît évident pour les relations entre ceux qui les tiennent et ceux qui les franchissent, les barrages sont aussi centraux pour structurer les relations entre leurs opérateurs et leurs concurrents, qu’il s’agisse de l’État ou d’autres groupes armés. Ces relations peuvent aller du soutien et de la collaboration à la coercition et à l’hostilité. À ce titre, les barrages peuvent constituer le noyau d’un contrat social émergent. L’échelle de cette construction relationnelle peut être très locale, mais aussi s’étendre à de plus vastes territoires et aboutir à la construction de l’État. De même, si les barrages peuvent parfois refléter la présence territoriale d’un acteur, ils peuvent tout aussi bien servir à projeter une puissance au-delà de leur emplacement, et constituer un instrument d’influence sur les personnes.
Cela ne signifie pas pour autant que tenir un barrage vise toujours à structurer des relations. Une question est revenue tout au long de l’atelier : dans quelle mesure la motivation initiale de l’installation d’un barrage est-elle liée aux réalités et aux pratiques des barrages, ainsi qu’à leurs implications ? La question a une forte portée analytique, car elle oblige les chercheurs à réfléchir soigneusement à ce qu’ils peuvent, et ne peuvent pas, inférer des rencontres aux barrages. Ainsi, si le rôle des barrages dans la mobilisation de recettes sous-tendait de nombreux contextes, certains auteurs n’ont trouvé aucune preuve d’une logique économique derrière certaines politiques de taxation, ce qui renvoie à d’autres motifs : idéologie, valeurs sociales, construction de la légitimité, formation et projection de l’autorité, délimitation du territoire ou ingénierie démographique. Les chercheurs ont insisté sur la possibilité d’identifier l’objectif poursuivi par un barrage ou une taxe à partir du type de taxe, des types de biens taxés, des objets de la taxation et de l’emplacement des barrages.
Des perspectives variées
Les barrages routiers peuvent être étudiés selon différentes perspectives, chacune ouvrant sur des enseignements propres en permettant d’étudier des phénomènes différents. Certaines contributions ont considéré les barrages comme un outil, employé à une fin donnée, taxation ou contrôle. D’autres se sont intéressées aux barrages comme un lieu, où peut s’observer une gamme extraordinairement large de processus sociaux, dont l’échange économique, le commerce d’informations et la construction de relations sociales. Une autre différence apparaît entre ceux qui étudient le réseau macro des barrages et ceux qui étudient les barrages individuels.
Si la plupart des contributions portaient sur les implications des barrages, les participants étaient tout aussi désireux de discuter des facteurs qui influent sur leur installation. Dans quelles conditions les acteurs préfèrent-ils un barrage à d’autres moyens ? Les observations empiriques suggèrent un large éventail de facteurs, de la géographie à la capacité des acteurs et à la configuration plus large des acteurs du conflit, en passant par des objectifs précis que les barrages permettent simplement d’atteindre plus efficacement.
Implications pour la recherche future
Au vu des enseignements variés présentés et produits au cours de l’atelier, les participants ont convenu que, pour que les barrages routiers deviennent un objet d’étude en soi, il importe d’établir une compréhension commune du phénomène. L’espace étant le dénominateur commun de tous les barrages et points de contrôle, les chantiers à venir comprennent la définition de leurs traits caractéristiques, à partir de leurs caractéristiques physiques, de leur degré de formalisation, de coordination et de centralisation, ainsi que de leur personnel, entre autres. De même, des dilemmes sont apparus quant à la terminologie employée pour décrire les pratiques de demande de contributions financières aux personnes qui franchissent un barrage, et quant aux traits distinctifs de ces pratiques, de la taxation à l’extorsion, au pillage, à la rapine, à la prédation et au vol, notamment selon le degré de leur inscription dans des règles et des procédures et la prévisibilité de leur application.
Cet atelier a montré que les barrages routiers constituent un objet d’étude relié à la plus large gamme de phénomènes et de sujets, et qu’ils traversent donc de nombreux champs de recherche sans appartenir, dans le même temps, à aucune littérature ni à aucun champ en particulier. Cela met en lumière le potentiel autant que la difficulté de l’entreprise : s’il ne sera pas aisé d’établir les barrages comme objet d’étude autonome, nous avons énormément à apprendre d’une telle approche. Cet atelier a été un excellent premier pas sur ce chemin.
Pour en savoir plus sur les études de cas présentées lors de l’atelier, voir le fil ci-dessous :
40 researchers from all across the globe came together last week with @diisdk @ICTDTax @Armed_Groups to explore the role that roadblocks play in revenue extraction, conflict, and state making worldwide. What did we learn? Join us for a small excursion! pic.twitter.com/xwGSP5gTJu
— Peer Schouten (@peer_schouten) May 24, 2023
Along the Venezuela-Colombia border, @jmantillaba explained how security forces have outsourced control over illegal border crossings to paramilitary groups, who monitor passage through rugged footpaths (known as trochas) pic.twitter.com/51iGmrkxx6
— Peer Schouten (@peer_schouten) May 24, 2023
Focusing on the logistics of opium mule caravans, John Buchanan explored the structure of the opium supply chain in Burma (1948-73) and the opportunities and constraints faced by armed groups attempting to access revenue from it (source: Cowell archives) pic.twitter.com/0X1K8LhzFi
— Peer Schouten (@peer_schouten) May 24, 2023
In today’s Myanmar, the civil war has meant a proliferation of government junta and resistance checkpoints. Min Aung Mann mapped 11 checkpoints by the junta and people’s defense forces, explaining their diametrically opposed workings pic.twitter.com/8zlcSJIzHs
— Peer Schouten (@peer_schouten) May 24, 2023
Moving to Northeast India, Shalaka Thakur from the @GVAGrad showed how highway taxation by armed groups in northeast India can outlive the rebellion, shape the business environment, and create a political order that lies between active conflict and peace. pic.twitter.com/wR5v0a2vZY
— Peer Schouten (@peer_schouten) May 24, 2023
Peyman Zinati talked us through the everyday life of Illicit Trade in the Iranian Kurdistan Borderlands (image: @Ikhrw_members) pic.twitter.com/NJhdk9l9FI
— Peer Schouten (@peer_schouten) May 24, 2023
@DominiqueSalla told us about the 120 roadblocks along the Douala-N’Djamena corridor linking western central Africa, which extract, according to media, 175 billion CFA a year from traffic pic.twitter.com/JwJGJfrKq8
— Peer Schouten (@peer_schouten) May 24, 2023
Abubaker Lndi joined us from Kufra in southern Libya to share insights on cross-border smuggling with Sudan and the forms of non-state governance emerging around it (image from @xchange_org) pic.twitter.com/AgwlzqITzK
— Peer Schouten (@peer_schouten) May 24, 2023
Also in Congo, @ethuin and @josaphatmusamba showed how roadblocks are spaces of negotiation, imposition and resistance–economically & in terms of identity politics and territorial claims: they are versatile instruments of governance and warfare in contexts of fragmented authority pic.twitter.com/JYjF7dHNLD
— Peer Schouten (@peer_schouten) May 24, 2023
@ObaseJ explained us how the Anglophone crisis in Cameroon has led to a proliferation of checkpoints, leading to an unbearable inflation of the cost of life pic.twitter.com/Zy4ZjYNkCf
— Peer Schouten (@peer_schouten) May 24, 2023
Jose Danton and @Ras_Karya asked whether taxing illegal goods affects rebel governance, through a case of coca production and the FARC in Colombia. (Image: https://t.co/6rFtA3toUo) pic.twitter.com/czekjOqnUf
— Peer Schouten (@peer_schouten) May 24, 2023
…A wonderful exchange across contexts & start of a collective conversation about checkpoints in theory & practice. Stay tuned! pic.twitter.com/is4OzwJnyH
— Peer Schouten (@peer_schouten) May 24, 2023