Quel est le potentiel de la finance numérique, d’une économie sans espèces et de l’interopérabilité des systèmes pour renforcer l’administration fiscale dans les pays à revenu faible et intermédiaire (PRFI) ? Ludovic Bernad a participé en février à l’Inclusive FinTech Forum (IFF) à Kigali, au Rwanda, pour le compte du Centre international pour la fiscalité et le développement (ICTD). Le forum a réuni des leaders de la technologie financière, des décideurs et des experts du développement de toute l’Afrique et du monde, offrant des perspectives précieuses sur le paysage en rapide évolution de la finance numérique.
À la lumière des débats et des annonces de l’IFF, quelques enseignements se dégagent pour leur potentiel à transformer la technologie et l’inclusion financières en Afrique, qui à leur tour devraient améliorer l’administration fiscale et la collecte des recettes.
Innovation financière transfrontalière
Un moment fort a été l’annonce par la Banque nationale du Rwanda et la Banque du Ghana, en collaboration avec le Global Finance and Technology Network (GFTN), du lancement du cadre de l’infrastructure de paiement numérique de nouvelle génération pour l’Afrique (baptisée Project 54). Ce cadre vise à éliminer les coûts et délais traditionnellement élevés des transactions transfrontalières, sa première mise en œuvre ayant abouti à une plateforme permettant des paiements fluides et en temps réel entre le Rwanda et le Ghana. Une telle innovation facilite non seulement les échanges financiers des entreprises et des particuliers, mais s’inscrit aussi pleinement dans les aspirations de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) à un marché africain unifié.
En complément, le Rwanda et le Ghana ont conclu un accord de passeport pour les licences fintech afin de lever les obstacles bureaucratiques, favorisant ainsi l’investissement et l’innovation fintech sur les deux marchés. La possible montée en échelle de cette initiative pourrait créer un précédent essentiel pour une réglementation fintech harmonisée à travers l’Afrique, catalysant davantage l’intégration financière.
Renforcer les capacités des PME, préparer le terrain aux MNBC et l’essor de l’IPN
Un autre sujet essentiel largement débattu au forum a été le renforcement du soutien aux petites et moyennes entreprises (PME), qui représentent plus de 80 % des entreprises du continent. Les experts ont souligné que les solutions financières numériques, telles que les paiements fondés sur la blockchain et la banque mobile, sont des outils essentiels pour améliorer l’accès des PME au financement et aux marchés, et ainsi soutenir leur croissance et stimuler le développement économique global.
Les participants ont aussi convenu que l’adoption des monnaies numériques de banque centrale (MNBC) est inéluctable. Un représentant de la Banque nationale du Rwanda (BNR) a souligné que la technologie de registre distribué qui sous-tend les MNBC pourrait permettre aux banques centrales de rapprocher sans friction les transactions avec les banques commerciales, réduisant considérablement les délais actuels.
Enfin, reflétant l’ambition du Rwanda de mener les avancées en matière d’infrastructure publique numérique, Innocent Muhizi, directeur général de la Rwanda Information Society Authority (RISA), a annoncé le lancement prochain au Rwanda d’un centre d’excellence en infrastructure publique numérique (IPN), créé avec le soutien de la Fondation Gates.
Le lancement de l’interopérabilité des paiements numériques au Rwanda
L’annonce la plus importante du forum du point de vue de la fiscalité et de la recherche a été le lancement par RSwitch de la plateforme de paiement eKash de personne à commerçant (P2M). Présenté par Blaise Gasabira, directeur général de RSwitch, aux côtés de la ministre rwandaise des TIC et de l’Innovation, Paula Ingabire, le système eKash marque une étape dans le parcours de numérisation financière du Rwanda. En permettant aux clients de payer directement les commerçants depuis n’importe quel compte bancaire ou portefeuille mobile sans frais de transaction, eKash abaisse considérablement les barrières à l’inclusion financière numérique, renforçant ainsi la commodité des paiements numériques et créant un ensemble de données transactionnelles vaste et détaillé, auparavant indisponible.
L’évolution rapide des paiements numériques au Rwanda
Il est essentiel de souligner le pouvoir transformateur de la croissance de l’infrastructure de paiement numérique du Rwanda. Les statistiques récentes présentées dans l’étude FinScope 2024 du Rwanda montrent comment, d’un taux d’adoption de seulement 30 % en 2020, les services financiers numériques au-delà des transferts de fonds ont bondi pour atteindre 73 % des adultes rwandais en 2024, les services de mobile money étant utilisés par 86 % des adultes. Cette adoption numérique rapide a fortement stimulé l’inclusion financière, faisant passer l’accès formel de 77 % à 92 % en seulement quatre ans.
Malgré cette croissance, les espèces restent toutefois prédominantes, 92 % des Rwandais préférant encore payer en espèces leurs dépenses courantes. Seule une minorité utilise les paiements numériques pour acheter des biens et des services. Des difficultés telles que les frais élevés des transactions mobiles et le paiement numérique limité des salaires compliquent encore le passage des espèces au numérique. Ces tendances sont bien documentées dans les recherches antérieures et en cours de l’ICTD.
Implications pour la recherche fiscale future
Les avancées débattues à l’Inclusive FinTech Forum ont des implications profondes pour la recherche fiscale. Les progrès du Rwanda en matière de paiements numériques offrent un terrain fertile pour explorer plus en profondeur comment la numérisation influe sur la conformité fiscale, le comportement des contribuables et l’efficacité globale de la politique budgétaire. De plus, l’introduction de plateformes de paiement numérique harmonisées comme le P2M d’eKash réduit considérablement la fragmentation des systèmes de paiement, promettant une vision complète d’activités économiques auparavant occultées par le manque d’interopérabilité numérique.
De fait, le lancement de la plateforme P2M d’eKash soutient indirectement les recherches en cours de l’ICTD sur les paiements marchands numériques et leur impact sur la conformité fiscale. Jusqu’ici, nos recherches portaient sur l’adoption des paiements marchands MoMo et son influence sur le comportement de conformité fiscale au Rwanda. Avec eKash, qui permet l’interopérabilité et intègre diverses sources de paiement au-delà de l’écosystème MoMo, les paiements marchands numériques deviennent plus accessibles et plus attractifs pour un public plus large. Cet écosystème interconnecté crée un environnement plus favorable à des recherches élargies de l’ICTD, offrant des occasions de mieux comprendre le comportement des contribuables, les schémas de conformité et les implications budgétaires plus larges.
La participation à l’Inclusive FinTech Forum conforte notre conviction que l’Afrique se trouve à un tournant décisif en matière d’innovation financière numérique. Pour l’ICTD, ces évolutions offrent une occasion unique d’approfondir notre compréhension des dynamiques entre paiements numériques et fiscalité. La recherche de l’ICTD vise à décrire les obstacles à l’adoption des paiements numériques, l’efficacité des incitations fiscales à leur adoption, les questions de partage des données de paiement numérique et la capacité de l’administration fiscale à tirer le meilleur parti de ces nouvelles données, si elles sont partagées. Ces travaux contribueront en définitive à comprendre le potentiel des paiements sans espèces pour des systèmes fiscaux plus solides à travers le continent.