De Wall Street à la Banque mondiale, Kampala est regardée comme un modèle de la façon dont les villes peuvent financer leur avenir.
Ce texte est d’abord paru sur Next City.
Joseph Aliguma, perché sur le pare-buffle d’un minibus, énumère ses frais. Chaque jour, il conduit son « taxi » de quatorze places entre Kibale, dans l’ouest de l’Ouganda, et la capitale Kampala, se levant parfois à quatre heures et ne s’arrêtant parfois qu’à onze heures du soir. Il y a les frais de chargement, dit-il. Ajoutez l’assurance, l’essence, l’huile moteur, les filtres. Et puis il y a la redevance – 120 000 shillings (36 dollars) par mois – qu’il doit verser à l’autorité municipale. Trop élevée, estime-t-il, mais les gens ordinaires comme lui n’ont aucun pouvoir pour changer les choses. « Ce n’est pas notre pays, alors il faut payer. »
Kampala est une ville en pleine transformation, et la résignation de Joseph en est un signe. Cinq ans ont passé depuis la création de la Kampala Capital City Authority (KCCA), organe exécutif chargé d’améliorer les services dans la ville. L’une de ses premières priorités a été de refondre la collecte de l’impôt. Les recettes se sont envolées, de 30 milliards de shillings (9 millions de dollars) en 2010-2011 à 81 milliards (24 millions de dollars) l’an dernier, soit une hausse de 89 % après inflation.
« C’est une réussite notable », dit Roland White, responsable mondial de la gestion, de la gouvernance et du financement urbains à la Banque mondiale. « Je ne connais tout simplement aucune autre grande ville africaine qui ait fait ce qu’a fait Kampala, en proportion. »
Il n’est pas seul à s’enthousiasmer. La Banque mondiale déverse des fonds dans la ville pour des projets de voirie et de drainage. Les responsables de la KCCA interviennent régulièrement dans des conférences internationales. L’an dernier, Global Credit Ratings, une agence sud-africaine, a attribué à Kampala la note « A » pour sa dette de long terme, ce qui pourrait ouvrir la voie à une émission obligataire municipale. Le chemin reste long, mais si une telle émission voyait le jour, ce serait une première pour l’Ouganda et une rareté en Afrique : le signe que Kampala a mis de l’ordre dans ses finances et s’ouvre à l’investissement.
Mais, pour tous ces éloges, une bonne part de ces recettes supplémentaires a été prélevée sur des gens comme Joseph : chauffeurs de taxi et petits commerçants, qui peinent à joindre les deux bouts. Beaucoup d’habitants se sentent dépossédés par la réforme. La puissante directrice exécutive de la KCCA est nommée directement par le président et supervisée par un ministre chargé de Kampala. Si l’ardeur technocratique de l’autorité enthousiasme les experts internationaux, elle éloigne les habitants. « La KCCA n’écoute pas », dit Naswif Kiggundu, commerçant. « Ils font tout d’en haut. »
Si l’histoire est locale, elle porte des leçons pour tout un continent. Les villes africaines tripleront de taille d’ici 2050. Une meilleure connectivité et des économies d’échelle pourraient libérer un « miracle de productivité », selon les mots de l’économiste du développement Paul Collier. Pour cela, tous ces habitants supplémentaires auront besoin de logements et de moyens de se déplacer. La Banque mondiale évalue les besoins d’infrastructures de l’Afrique subsaharienne à 93 milliards de dollars par an, pour l’essentiel en ville. Les services aussi devront être financés. L’Afrique s’urbanise à un niveau de revenu plus faible qu’ailleurs dans le monde. L’argent devra bien venir de quelque part.
De nouvelles constructions surgissent sans cesse le long de l’artère principale de Kampala.
La source évidente, ce sont les villes elles-mêmes. « Les ressources financières locales seront l’avenir du développement urbain », dit Ananda Weliwita, économiste à ONU-Habitat. « Il n’y a pas d’autre choix. » Des négociateurs gouvernementaux et des spécialistes des politiques publiques venus du monde entier se réunissent cette semaineà Surabaya, en Indonésie, pour peaufiner le projet de « Nouvel Agenda urbain » ; la déclaration finale sera dévoilée à la conférenceONU-Habitat III de Quito, en octobre, et orientera les discussions pour les vingt prochaines années. Les travaux préparatoires font du financement local l’un des trois piliers du changement, avec la réglementation et l’urbanisme.
Weliwita s’enthousiasme pour les possibilités de recettes des villes. « Bien souvent, elles ne savent même pas qu’elles ont ce potentiel », dit-il. Ce potentiel doit se concrétiser dans des villes bien réelles, pas dans une salle de conférence. Kampala, avec toutes ses tensions et ses compromis, est un point de départ aussi bon qu’un autre.
UNE CULTURE DE RÉSISTANCE
Comme Rome ou San Francisco, Kampala a été bâtie sur sept collines : un petit centre colonial sur l’une, le palais du roi du Buganda sur une autre. Aujourd’hui, elle s’affale sur vingt-quatre, dans un étalement de bâtiments bas qui s’étend jusqu’aux rives du lac Victoria. Sa population résidente de 1,8 million d’habitants gonfle à 4,5 millions en journée et augmente de 4 % par an.
La ville a une réputation d’indocilité, liée à sa jeunesse et à une forte identité locale. « Une culture de résistance fait partie intégrante de ce qu’est Kampala », dit Nansozi Muwanga, qui dirige le département de science politique à l’université Makerere. Par le passé, le gouvernement a privé la ville de moyens en représailles de son opposition obstinée. Le conseil municipal d’avant la réforme, lui, était célèbre pour ses marchés truqués et ses services délabrés : lors d’une manifestation, des habitants excédés ont fait mine de pêcher dans les nids-de-poule inondés.
La création de la KCCA était censée changer tout cela. Dans la version officielle, l’autorité devait transformer la ville, portée par une direction engagée et expérimentée – un récit qui s’accordait aisément avec l’agenda de réforme institutionnelle promu par des agences comme la Banque mondiale. La lecture plus cynique y voit une prise de pouvoir du président autoritaire ougandais, Yoweri Museveni, piétinant la démocratie locale pour imposer sa volonté à la capitale.
Quelle que soit la vérité politique, les finances, elles, ne mentaient pas. Quand la KCCA a pris ses fonctions, la ville gérait 151 comptes bancaires. Les fournisseurs étaient rarement payés à temps. La collecte était sous-traitée à des intermédiaires véreux, et bien des impôts n’atteignaient jamais les caisses publiques. « Rien ne fonctionnait », dit Patrick Musoke, directeur de la stratégie de la KCCA, « et la plupart des bons prestataires avaient jeté l’éponge à cause de la corruption massive. »
Beaucoup des nouveaux cadres de la KCCA venaient de l’administration fiscale nationale. Ils se sont attelés au travail ingrat de refonte des systèmes de la ville. La toile d’araignée des comptes a été ramenée à huit, sous le contrôle de la banque centrale. Les agents ont reçu davantage d’ordinateurs – il y en avait un pour cinq – et les bases de données ont été numérisées. Un système automatisé, baptisé « eCitie », a permis aux habitants de payer leurs impôts depuis leur téléphone. La simplification de l’enregistrement fiscal, en partenariat avec les autorités nationales, a fait entrer 110 000 entreprises informelles dans le champ de l’impôt.
Kampala ne s’autofinance toujours pas. Rien d’inhabituel : les impôts et redevances locaux représentent souvent moins d’un dixième des recettes des villes africaines, indique le consultant Mihaly Kopanyi, le gouvernement central et les agences de développement comblant l’écart.
Mais grâce aux réformes, Kampala génère désormais un tiers de ses ressources. La matière imposable ne manque pas : la ville représente 60 % du PIB ougandais. « Si tout se passe comme prévu », dit Sam Sserunkuuma, directeur de la collecte à la KCCA, « la ville s’autofinancera d’ici sept à dix ans. » C’est sans doute optimiste, mais révélateur de l’ambition de la KCCA.

La KCCA a aussi apporté des changements plus visibles. « Elle a organisé les rues, et nous avons la propreté », dit Aaron Aojaar, banquier, en attendant un nouveau train de banlieue en service depuis décembre. Les gens devraient soutenir la nouvelle autorité, estime-t-il : « Transformer une ville du tiers-monde prend du temps. »
C’est un sentiment répandu dans les classes moyennes. Mais dans le vacarme du centre-ville, où la réforme s’est fait sentir le plus durement, l’optimisme d’Aaron est peu partagé.
DES CHARGES INÉGALES
Kampala est une ville divisée : elle a été conçue ainsi. Par crainte du paludisme, les administrateurs britanniques avaient décrété la ségrégation de la ville en zones européenne, africaine et asiatique. Difficile à faire respecter, mais l’usage et le prix du foncier ont fait le travail. Un urbaniste révolté, en 1931, décrivait Kampala comme « un étrange mélange de délicieux et de hideux » : les « splendides coteaux » des riches et le « marécage porteur de mort » des fonds de vallée, où les pauvres s’entassaient dans des baraques de fortune.
La colonisation a disparu. La « ceinture verte » qui protégeait le quartier européen est aujourd’hui un terrain de golf. Mais la classe sociale épouse toujours le relief escarpé de la ville. Sur la colline de Nakasero, des cadres tirés à quatre épingles circulent entre banques, ambassades et bâtiments officiels. Descendez les rues en pente et vous basculez dans une tout autre ville. Les motos figent la circulation. Les camelots bradent des vêtements d’occasion. Les boutiquiers vendent leurs marchandises dans des galeries labyrinthiques, empilées comme des alvéoles au-dessus de rues congestionnées.
Au cœur de tout cela, au creux du coteau, se trouve l’Old Taxi Park : une « cuvette bouillonnante en forme de rein », selon les mots du romancier ougandais Moses Isegawa dans Abyssinian Chronicles. Quatre déplacements motorisés sur cinq à Kampala se font en minibus, et beaucoup s’achèvent ici. Vu d’en haut, le parc à taxis est une mosaïque de toits scintillants – un amphithéâtre naturel où se sont jouées les premières scènes de la réforme.
Le parc était géré par l’Uganda Taxi Operators and Drivers Association, clique brutale se faisant passer pour une organisation professionnelle. Elle avait un contrat prévoyant de reverser 392 millions de shillings (120 000 dollars) par mois à la municipalité, mais extorquait plusieurs fois cette somme à des chauffeurs sans défense.
L’un des premiers actes de la KCCA a été de résilier ce contrat et de reprendre la collecte en régie. Les recettes tirées des taxis ont doublé en un an. Les « redevances d’usage de la voirie » (qui incluent le stationnement) sont désormais la deuxième source de recettes, avec un cinquième du total de l’an dernier.
Les chauffeurs n’avaient aucune tendresse pour l’ancien régime, mais ils n’ont guère trouvé à aimer le nouveau. Les redevances n’ont pas augmenté, mais le nouveau forfait mensuel ne tient pas compte des jours où le véhicule est immobilisé pour réparation. Les chauffeurs se plaignent aussi des méthodes de la KCCA : mise en fourrière des taxis et, selon certains, complaisance envers la brutalité de ses agents.
La KCCA s’est vite retrouvée prise dans la politique tendue des parcs à taxis. Des associations rivales se disputent l’influence, parfois violemment. Certains chauffeurs ont refusé de payer la redevance mensuelle, organisant des sit-in et contestant le prélèvement en justice. Lorsqu’une faction radicale a organisé des élections en 2014, la KCCA a refusé d’en reconnaître le résultat et soutenu un groupement alternatif, plus docile. « Nous avons accepté de payer parce qu’il n’y a pas d’échappatoire, mais c’est trop cher », dit Mustafa Mayambala, vainqueur de ce scrutin officieux.
Les chauffeurs ne sont pas les seuls à estimer porter la charge. La deuxième source de recettes à la croissance la plus rapide à Kampala est la licence commerciale. Les tarifs, fixés par l’État central, varient selon le type d’activité et le lieu : une boutique du centre-ville paie par exemple 210 000 shillings (65 dollars) par an. Charity Nanono, qui tient un étal de chaussures pour enfants, estime que les petits vendeurs comme elle sont injustement mis à contribution. « Une fois payés le loyer, l’électricité, la nourriture et le transport, ce qui reste en bénéfice est très maigre. » D’autres se demandent où va l’argent, et pourquoi il faut encore payer à part la collecte des ordures et les toilettes publiques.
Des passants devant un centre commercial récemment construit au cœur du quartier central de Kampala.
La figure de ce mécontentement bouillonnant est Erias Lukwago, avocat populiste élu maire en 2011. Il a réclamé un remboursement d’impôt pour les commerçants, refusé d’approuver la redevance des taxis et a été arrêté alors qu’il protestait contre l’expulsion de vendeurs de l’un des parcs à taxis. Ses postures ont, sans surprise, agacé la directrice exécutive de la KCCA, Jennifer Musisi, technocrate à poigne que la presse locale a surnommée « la dame de fer ».
Deux ans après son élection, Lukwago a été destitué pour « abus de fonction » (la décision citait expressément sa résistance sur les licences). Sa réputation n’en a pas souffert. Cette année, il a été largement réélu avec 75 % des voix – après avoir lancé sa campagne, de manière significative, à l’Old Taxi Park.
« C’est notre maire, pas le leur », dit un chauffeur qui préfère rester anonyme. Lukwago doit en partie sa popularité à la politique nationale : il a promis de « démanteler la dictature » du président de longue date, Yoweri Museveni, largement détesté à Kampala. Mais il porte aussi une conception radicale de la redevabilité, qui met directement en cause les responsables nommés de la KCCA.
Le principal reproche adressé à la KCCA ne porte pas sur ce qu’elle fait, mais sur la manière. « Ils pensent que c’est l’État qui les a recrutés », dit Moses Kalule, de la Kampala City Traders Association, qui représente les petits commerçants. « Mais n’oubliez pas que c’est nous qui versons l’argent. C’est notre ville, ce sont nos routes. »
Les manifestations de l’opposition sont dispersées aux gaz lacrymogènes. Les projets de réaménagement des marchés, d’interdiction des vendeurs de rue et d’enregistrement des boda bodas (motos-taxis) se sont tous heurtés à des résistances. En matière de collecte, la manière dont la KCCA fait appliquer les règles est jugée arbitraire et impitoyable – une « chasse aux sorcières », selon Kennedy Okello, conseiller municipal fraîchement élu.
Les responsables de la KCCA réfutent toute injustice. « Je ne vois pas pourquoi quelqu’un d’honnête craindrait la réglementation », dit Sam Sserunkuuma, directeur de la collecte. Les commerçants et les chauffeurs ne sont pas propriétaires de la ville, ajoute-t-il, en énumérant les services, du nettoyage des rues aux hôpitaux, que leurs redevances contribuent à financer. « La redevabilité envers la population passe par la fourniture de services. Nous ne pouvons pas convoquer tout le monde à un meeting. »
De retour à l’Old Taxi Park, certains chauffeurs ont fini par accepter la redevance de 120 000 shillings (36 dollars). D’autres la jugent toujours trop élevée : ils ont des patrons à payer, ainsi que leurs frais, et après le prélèvement un chauffeur type rapporte 15 000 shillings (4,50 dollars) par jour. Ils n’ont guère vu les services promis par la KCCA. La masse salariale de la ville s’est envolée depuis sa création, absorbant l’essentiel des recettes supplémentaires.
Quand on les interroge sur l’équité, les chauffeurs raclent le sol du pied. « Les redevances seraient équitables », dit l’un d’eux, « s’il n’y avait pas tant de poussière ici. »
LÀ OÙ LES RUES N’ONT PAS DE NOM
Il n’y a pas de poussière à l’Acacia Mall. Ses sols de marbre sont impeccables. Une clientèle élégante, ougandaise et occidentale, glisse entre ses colonnades. Ce centre commercial rutilant a ouvert il y a deux ans dans le faubourg aisé de Kololo, pensé pour l’élite urbaine. Un seul problème : comme tout ce qui a été construit ces sept dernières années, il ne paie pas un shilling d’impôt foncier.
Pour Kampala, un impôt foncier efficace est le Graal. « Cela devrait être la principale source de recettes », dit Sam Sserunkuuma, directeur de la collecte : il estime que la ville pourrait tripler ce qu’elle perçoit aujourd’hui.
Mais les agents avancent à tâtons. La dernière évaluation foncière date de 2005, révisée en 2009. Les valeurs locatives ont triplé en dix ans, sans qu’aucun de ces gains n’ait atteint les caisses municipales. Les bâtiments récents comme l’Acacia Mall n’existent pas officiellement.
Des commerçants vendent leurs marchandises dans le quartier central de Kampala.
Et ce n’est qu’un début. La plus grande partie du parc de logements est informelle et la propriété foncière souvent incertaine. La plupart des rues n’ont pas de nom, et les maisons pas de numéro. Le cadastre est un fouillis.
Pas étonnant que l’impôt foncier reste très en deçà de son potentiel : bien qu’il soit la première source de recettes, il rapporte à peine plus que les redevances de taxi et de stationnement, et progresse plus lentement. C’est une occasion manquée. Un impôt sur la propriété bâtie – ou, mieux encore, sur le foncier – a du sens pour une ville. Il capte les gains d’aubaine des propriétaires chanceux, dont les biens prennent de la valeur à mesure que les aménagements s’améliorent. Le sol et les bâtiments, contrairement aux revenus, ne se cachent pas : une maison, ou un centre commercial, ne se dissimule pas dans un paradis fiscal.
Un impôt spécifique sur le foncier a ses propres avantages. « Il ne tend pas à fausser les incitations sur le marché », souligne George McCarthy, président du Lincoln Institute of Land Policy, un centre de réflexion américain. De fait, un tel impôt inciterait les promoteurs à construire en hauteur plutôt qu’en étalement, rendant l’usage du sol plus efficace. McCarthy suggère d’autres mécanismes pour capter la valeur foncière, de la vente de droits à construire aux « contributions d’amélioration », où les habitants versent une somme pour faire venir l’eau ou l’assainissement dans leur quartier.
Certains de ces dispositifs sont pour l’heure trop complexes pour Kampala. L’essentiel de la ville relève d’un système alambiqué de tenure foncière coutumière, qui sépare la propriété des bâtiments de celle du sol. Mais les responsables veulent faire fonctionner un impôt foncier plus classique. L’appui de la Banque mondiale aide la KCCA à constituer une base de données des bâtiments à l’aide d’un système d’information géographique (SIG). Une fois la cartographie achevée, les agents prévoient d’appliquer à chaque bien une évaluation approximative fondée sur sa localisation – solution moins coûteuse qu’une expertise individuelle.
Un obstacle demeure. Les logements occupés par leur propriétaire sont exonérés d’impôt foncier, suite à une promesse cynique du président lors des élections de 2006. Ils représentent 53 % des biens éligibles, d’où des pertes considérables. Sserunkuuma qualifie la loi de « casse-tête » : ses agents doivent arpenter la ville pour vérifier l’usage des bâtiments. Elle crée aussi des failles dont profitent les fraudeurs.
Mais seul l’État central peut supprimer cette exonération. Les efforts de la KCCA n’ont jusqu’ici pas suffi à obtenir un changement de loi de la part de parlementaires ougandais soucieux de leurs intérêts, qui ont récemment voté un texte les exonérant eux-mêmes d’impôt sur le revenu.
« Demandez-vous où logent les parlementaires », dit Patrick Musoke, directeur de la stratégie de la KCCA, en évoquant leur important patrimoine immobilier dans la ville. Bernard Luyiga, ancien conseiller municipal, est plus direct : « Ce sont ceux qui ont l’argent qui contrôlent la politique ici. »
LE DIABLE EST DANS LES DÉTAILS
La KCCA a ses défauts, mais le manque d’ambition n’en est pas un. Voyez ses idées en matière de transport : un réseau de bus, un tramway et même, peut-être, des téléphériques pour transporter les navetteurs dans les airs.
Le plan prévoit notamment un nouveau pôle d’échanges. Dans son bureau au siège de la KCCA, Musoke s’enflamme pour le projet. « C’est une idée formidable », dit-il des propositions d’un nouveau rapport de 300 pages financé par l’UE, qui prévoit un parking à étages, des commerces et des espaces de loisirs. Et le site pressenti ? Nul autre, bien sûr, que le poussiéreux Old Taxi Park.
Un nouveau centre commercial en construction dans le quartier central de Kampala.
Mais il ne sera pas payé avec les redevances des taxis. Même avec un impôt foncier plus consistant, Kampala n’a pas encore les moyens de financer beaucoup d’investissements de cette ampleur. Bien des villes se heurteront aux mêmes difficultés en cherchant à tenir les promesses du Nouvel Agenda urbain, du logement à la durabilité. La solution, songe Musoke, est de chercher ailleurs : du côté du secteur privé, des marchés de capitaux et des bailleurs étrangers.
Prenez le pôle d’échanges. Une piste consiste à monter un partenariat public-privé (PPP) : un contrat de long terme avec une entreprise privée qui construirait et exploiterait l’équipement, en tirant des recettes du stationnement. Une loi nationale sur les PPP, adoptée l’an dernier, en renforce le cadre juridique. Le plan stratégique de la ville recense quatorze autres projets possibles, de l’éclairage public aux écoles primaires.
Mais « le diable est dans les détails », admet Musoke. Les PPP peuvent convenir à des dispositifs circonscrits et peu capitalistiques, comme la gestion des déchets solides, pour laquelle Kampala a déjà signé avec trois entreprises privées. Pour les grands projets, ils sont chargés de risques. Les contrats sont complexes et opaques, les investisseurs privés exigeant des rendements élevés, de 15 à 20 %. Lorsque les choses tournent mal, ce qui arrive souvent, c’est l’État qui ramasse les morceaux. Les PPP « ne doivent pas être considérés comme une panacée », avertissaient récemment des experts d’ONU-Habitat dans une note de politique publique.
D’où l’enthousiasme pour une émission obligataire municipale. Elle n’aura peut-être pas lieu : les responsables l’évoquent depuis plusieurs années. Mais la note « A » obtenue l’an dernier a levé un obstacle majeur. Reste la loi nationale, qui limite l’endettement de la ville à 10 % de ses recettes. Si cette limite était assouplie – et Musoke pense qu’elle le sera – la ville prévoit d’émettre un emprunt dédié au pôle d’échanges, remboursé par des recettes sanctuarisées
La dette comporte ses propres risques. Les obligations peuvent être une option pour « certaines des villes africaines les plus grandes et les mieux gérées », dit Roland White, de la Banque mondiale, qui insiste sur l’importance d’un cadre réglementaire clair. À Dakar, au Sénégal, une émission prévue a été annulée deux jours avant son lancement l’an dernier, victime d’une réglementation floue et d’une politique plus floue encore. La dette devra être émise en monnaie locale et le vivier d’investisseurs potentiels est assez étroit. En tout état de cause, emprunter ne crée pas de recettes : cela ne fait qu’avancer des revenus futurs, qu’il faudra un jour rembourser.
Reste l’aide des bailleurs. Kampala ne manque pas d’amis étrangers. La Banque mondiale y dépensera plus de 200 millions de dollars au cours de la décennie, principalement pour moderniser la voirie et le drainage. L’argent sera remboursé sur quarante ans à des conditions concessionnelles. L’État central a aussi obtenu des financements chinois bon marché pour le tramway prévu, qui reliera Kampala aux districts voisins.
Pour les grandes infrastructures, une ville en développement comme Kampala doit encore s’en tenir à une devise toute augustinienne : rendez-moi autonome, mais pas tout de suite. Pour autant, le sens de la réforme est clair. Les recettes locales devront financer l’entretien quotidien des projets payés par les bailleurs. À long terme, comme le soulignera le Nouvel Agenda urbain, les villes devront davantage compter sur leurs propres habitants.
Personne n’aime payer l’impôt. Les redevances augmentent du jour au lendemain, tandis que les services qu’elles financent mettent du temps à s’améliorer. « Il n’y a pas de solution miracle », dit Ananda Weliwita, d’ONU-Habitat. Comme le montre Kampala, sous toute réforme il y a la tuyauterie des procédures : réorganiser, négocier et faire évoluer les mentalités.
Partout en Afrique, les villes se débattent avec les mêmes casse-tête. Le Rwanda dispose d’un nouveau cadastre électronique, qui pourrait aider à l’imposition. Plusieurs villes tanzaniennes ont gonflé leurs recettes grâce à d’astucieuses réformes administratives. Lagos, au Nigeria, a patiemment cultivé une culture de l’impôt, avec des résultats impressionnants.
La question qui demeure, à Kampala comme ailleurs, est de savoir qui portera la charge la plus lourde. Jusqu’ici du moins, les riches propriétés des hauteurs venteuses de la ville ont été relativement épargnées par la réforme. « Il est bien plus facile de s’en prendre au petit », dit Nansozi Muwanga, de l’université Makerere. « Il est bien plus facile de s’en prendre au chauffeur de taxi, à la dame qui apporte ses poivrons sur le trottoir, à la personne qui vend des sabots chinois. »