Parcourez n’importe quelle rue animée de Harare ou de toute autre ville zimbabwéenne et vous le verrez : le bourdonnement vibrant des entreprises informelles, salons de coiffure, vendeurs de nourriture, chauffeurs de taxi, étals de vêtements et bien d’autres. Ce ne sont pas de simples activités d’appoint ou des petits boulots temporaires. Pour beaucoup, c’est la colonne vertébrale de leur survie. Pourtant, en matière de fiscalité, le secteur informel du Zimbabwe est souvent traité avec suspicion, pression et mesures punitives. Une étude récente montre clairement que les décideurs doivent utiliser plus de carottes que de bâtons dans leurs relations avec les commerçants informels.
Le secteur informel : grand, actif et mal compris
Le secteur informel du Zimbabwe est immense. Il représente près des deux tiers de la production économique du pays et les quatre cinquièmes de l’emploi. C’est plus que dans la plupart des pays à revenu faible et intermédiaire. Mais malgré sa taille, le secteur reste mal compris, surtout en matière de fiscalité. Le récit dominant veut que le secteur soit lucratif et échappe à l’impôt, ce qui conduit souvent à des politiques descendantes aléatoires.
Notre dernière étude, fondée sur une enquête auprès de 2 490 opérateurs informels à Harare et Masvingo, plonge dans la réalité des revenus, des impôts, des redevances et des coûts cachés de l’activité informelle. Le résultat ? Un tableau riche et nuancé d’un secteur plus vulnérable que malveillant.
Qui gagne vraiment assez pour être imposé ?
Sur cinq exploitants d’entreprises informelles, un seul gagne assez pour dépasser le seuil de pauvreté. Dans l’échantillon de l’étude, il s’agit surtout de chauffeurs de taxi et de minibus. Pour les 80 % restants, l’activité relève davantage de la survie que du profit. Ce constat remet en cause l’idée que les commerçants informels échappent à l’impôt par cupidité. En réalité, la plupart ne gagnent tout simplement pas assez pour être imposés équitablement. Pourtant, ils font face à un déluge de redevances, de permis et, plus inquiétant encore, de pots-de-vin.
L’impôt caché : redevances, licences et pots-de-vin
Si seuls 6 % des commerçants paient des impôts formels (essentiellement des impôts forfaitaires et des taxes à l’importation), presque tous sont pris dans un réseau complexe de redevances d’usage, de licences et de permis. Ces paiements font office de système fiscal de fait, un système très régressif qui touche les femmes de manière disproportionnée. À Harare, par exemple, un salon de coiffure a besoin de trois licences distinctes : pour les cheveux, le maquillage et les ongles. C’est beaucoup de paperasse et d’argent pour une petite entreprise. Et lorsque les commerçants ne peuvent plus suivre ces exigences, ils recourent souvent aux pots-de-vin. Ces paiements informels sont empochés par les agents de terrain et sont devenus un impôt par défaut, qui mine la confiance dans le gouvernement et assèche les recettes publiques.
La question du genre : les femmes en première ligne
Les femmes gagnent moins que les hommes et sont plus souvent présentes dans des secteurs à faibles barrières à l’entrée et à faibles rendements, comme l’alimentation et l’habillement. Pourtant, paradoxalement, les femmes sont aussi plus respectueuses de leurs obligations fiscales et moins susceptibles de verser des pots-de-vin. Ce double fardeau, revenus plus faibles et conformité plus élevée, appelle une fiscalité sensible au genre. Cela pourrait passer par des crédits d’impôt, des seuils plus bas ou des régimes simplifiés pour les secteurs à forte présence féminine. Sans de telles mesures, le système actuel risque d’aggraver les inégalités dans le secteur informel.
Les dynamiques urbaines comptent aussi
Les commerçants de Masvingo paient nettement moins d’impôts que ceux de Harare (la capitale), en termes absolus comme relatifs. Cela suggère que les dynamiques locales comptent et qu’une approche uniforme de la fiscalité informelle est erronée. Les décideurs doivent corriger le biais en faveur de la capitale et des grandes villes, et concevoir des régimes fiscaux locaux qui reflètent les réalités des villes plus petites. Cela suppose de comprendre les profils de revenus locaux, les structures de coûts et les difficultés de conformité.
Que faut-il changer ?
L’étude ne se contente pas de diagnostiquer le problème : elle propose une feuille de route pour la réforme. Voici quelques-unes de ses recommandations phares :
1. Simplifier les régimes fiscaux sans surcharger les pauvres
Les régimes fiscaux simplifiés (RFS), tels que les impôts forfaitaires (par exemple 20 USD par entreprise et par trimestre), sont populaires mais peuvent être des instruments grossiers. Sans ciblage soigneux, ils risquent de taxer les pauvres plus lourdement que les riches. Si l’économie informelle est vaste, les poches de revenus imposables sont limitées. Les systèmes fiscaux doivent refléter cette réalité.
2. Rationaliser les licences et les permis
Les entreprises de base ne devraient pas avoir besoin d’une pile de licences pour fonctionner. Réduire le nombre de permis requis, et autoriser un paiement échelonné par acomptes plutôt qu’en une seule fois, peut faciliter la conformité et réduire la corruption. Heureusement, le gouvernement du Zimbabwe a déjà commencé à revoir le coût de l’activité formelle, le ministre des Finances reconnaissant dans son discours budgétaire de mi-parcours d’août que certaines entreprises « ne peuvent être rentables que si elles ne se conforment pas ».
3. Informer les commerçants
De nombreux opérateurs informels ne découvrent la réglementation qu’après leur arrestation. Ce n’est pas seulement injuste, c’est contre-productif. Des campagnes d’information, en particulier adaptées aux lacunes en alphabétisation et en compétences numériques, peuvent donner du pouvoir aux commerçants et améliorer la conformité.
4. Accroître la transparence
Pour lutter contre la corruption, certains commerçants suggèrent une identification visible des agents municipaux, comme des gilets jaunes avec badge nominatif. Cela pourrait aider à prévenir les usurpations d’identité et à réduire les demandes de pots-de-vin.
5. Adopter une approche fondée sur le service
Les commerçants informels se sentent exclus des services publics. Ils paient de multiples redevances et pots-de-vin mais reçoivent peu en retour. Cela érode le civisme fiscal et affaiblit le contrat fiscal entre les citoyens et l’État. Une approche de contrepartie, où les paiements sont liés à des services visibles, pourrait reconstruire la confiance. De nombreux commerçants informels expriment le besoin d’équipements tels que des toilettes, tandis que leur priorité absolue reste les soins de santé de base.
Plus de carottes, moins de bâtons
Le secteur informel n’est pas une nouveauté ; c’est la norme dans les économies émergentes. Le secteur informel du Zimbabwe n’a pas besoin de nouvelles répressions ni de codes fiscaux complexes : il a besoin d’incitations, de soutien, d’équité et d’inclusion. La grande question pour les décideurs n’est pas de savoir comment mieux surveiller les commerçants, mais comment faire de la formalisation l’option préférée, tout en reconnaissant le rôle économique du secteur et en bâtissant un système fiscal réactif plutôt que répressif. Au lieu de courir après quelques sous auprès de commerçants en difficulté, le gouvernement pourrait s’attacher à aider ces entreprises à croître. Ainsi, elles finiront par gagner assez pour être imposées, et seront disposées à payer. C’est un jeu de longue haleine, mais qui promet plus de carottes que de bâtons et, au bout du compte, une économie plus forte et plus juste.