La croissance rapide de la population, l’intensification de la publicité de l’industrie du tabac et la hausse de la consommation de tabac chez les jeunes en Afrique concourent toutes à une charge de morbidité liée au tabac que l’on annonce massive. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu’un adolescent africain sur cinq consomme du tabac. L’OMS prévoit également un doublement des décès liés au tabagisme dans les pays à revenu faible et intermédiaire entre 2002 et 2030.
De nombreux efforts sont déployés pour éviter ces décès inutiles. L’un d’eux est la création de la Africa Conference on Tobacco Control and Development, qui se tient cette semaine. L’objectif de la conférence est de mettre en relation les chercheurs, les décideurs, les militants, les étudiants et les membres du public qui s’intéressent à la lutte antitabac sur le continent. C’est une plateforme permettant de partager des informations sur une partie des travaux de lutte antitabac menés en Afrique, de réfléchir aux enseignements tirés et de repérer ce qui mérite attention.
Notre propre contribution à la conférence porte sur des travaux consacrés aux effets économiques du tabagisme sur le continent et au-delà.
Évolutions positives
De nombreux pays africains ont indiqué vouloir adopter des politiques de lutte antitabac. Sur les 54 pays d’Afrique, 51 ont ratifié la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac : le Malawi, le Soudan du Sud et l’Érythrée ne l’ont pas fait. En ratifiant la convention, les pays s’engagent à adopter des mesures efficaces et fondées sur des données probantes pour réduire la consommation de tabac.
L’une des interventions clés consiste à interdire de fumer dans les espaces publics. L’OMS estime qu’à l’échelle mondiale, entre 1 million et 1,2 million de décès par an sont liés à l’exposition à la fumée secondaire. Treize pays africains ont instauré des interdictions de fumer, rejoignant plus de 50 autres pays dans le monde.
Seize pays africains imposent aux fabricants de cigarettes d’apposer des avertissements sanitaires graphiques sur les paquets. Des études ont montré que les images de risques, comme des poumons malades, réduisent l’attrait du paquet et celui du tabagisme.
En 2018, le Protocole pour éliminer le commerce illicite des produits du tabac est entré en vigueur. Les pays qui le ratifient s’engagent à adopter diverses mesures, comme le recours à des systèmes de suivi et de traçabilité pour prévenir et combattre le commerce illicite. À ce jour, 27 pays africains ont ratifié le protocole, la proportion la plus élevée de tous les continents. Plusieurs pays ont déjà mis en œuvre certaines des mesures qu’il préconise.
Reculs et défis
Malgré les progrès accomplis dans de nombreux pays, de nombreux défis demeurent. L’un d’eux est la lenteur de l’adoption des politiques fiscales recommandées en matière de tabac.
L’augmentation des droits d’accise est la mesure la plus rentable pour réduire le tabagisme. Des études menées partout dans le monde montrent que des droits d’accise qui augmentent effectivement le prix des produits du tabac entraînent presque toujours un recul du tabagisme. La structure des droits d’accise compte. En général, un droit spécifique (un montant par cigarette, indépendamment de la valeur) vaut mieux qu’un droit ad valorem (un pourcentage de la valeur du produit). Les systèmes fiscaux simples valent mieux que les systèmes complexes.
La plupart des pays africains ont des régimes de droits d’accise généralement considérés comme sous-optimaux. En effet, ces régimes sont habituellement ad valorem, à paliers, ou les deux. Ces facteurs atténuent l’effet des droits d’accise sur le prix des cigarettes. Il n’est donc pas surprenant que les cigarettes soient relativement bon marché dans la plupart des pays africains. De fait, les droits d’accise, exprimés en pourcentage du prix de détail moyen, sont plus faibles en Afrique que sur tout autre continent du monde. En moyenne, ce chiffre s’établit à 28,6 % en Afrique, 35,4 % en Amérique du Sud et 37,3 % en Asie.
Dans certains pays, les régimes de droits d’accise ont même reculé. Le Kenya en est un exemple classique. Dans les années 1990 et au début des années 2000, le Kenya avait l’un des régimes fiscaux les plus complexes d’Afrique. Cette complexité permettait à l’industrie du tabac de prospérer aux dépens du fisc et de la santé publique. Des campagnes ciblées menées par les militants de la lutte antitabac ont abouti en 2015 à la mise en place du droit d’accise spécifique uniforme recommandé par l’OMS. Cette avancée a toutefois été de courte durée. En 2019, sous la pression de l’industrie du tabac, le gouvernement kényan a réintroduit un système à deux paliers. Ce système permet aux cigarettiers de différencier leurs produits juste assez pour maximiser leurs profits sur les marques haut de gamme, tout en gardant les marques d’entrée de gamme assez bon marché pour qu’un grand nombre de personnes continuent de fumer.
Le régime fiscal sud-africain a lui aussi reculé. Entre 1994 et 2009, les efforts de lutte antitabac de l’Afrique du Sud, portés par de fortes hausses des droits d’accise, étaient salués dans le monde entier. Les contrôles administratifs rigoureux du South African Revenue Service empêchèrent le commerce illicite de progresser. Depuis 2010, le commerce illicite augmente rapidement, alors même que les hausses de droits d’accise de la dernière décennie ont été négligeables. Depuis 2015, le commerce illicite en Afrique du Sud a fortement augmenté et représente désormais au moins 35 % du marché total. La raison principale de cette hausse est l’affaiblissement de la capacité du South African Revenue Service à faire respecter les obligations fiscales par les fabricants de tabac. L’industrie du tabac a été au premier rang de ceux qui ont miné l’administration fiscale. Les tentatives de mise en place d’un système de suivi et de traçabilité ont échoué.
Les pratiques éthiques de l’industrie du tabac sont mises en cause depuis des décennies. Récemment, l’émission Panorama de la BBC a diffusé un documentaire sur l’industrie du tabac. Ce documentaire est l’aboutissement de plusieurs années de recherche menées par des journalistes d’investigation et des chercheurs de l’University of Bath. Il détaille la manière dont British American Tobacco (BAT) a agi de façon contraire à l’éthique dans divers pays africains pour maintenir ses profits élevés, bloquer ou affaiblir la législation antitabac et conserver sa position dominante. Ce n’est pas la première fois que British American Tobacco est accusée de telles pratiques et, malheureusement, ce ne sera sans doute pas la dernière.
Des progrès encore nécessaires
Pour préserver les acquis et continuer de progresser en matière de lutte antitabac, il est impératif que les gouvernements africains renforcent leurs politiques de taxation du tabac. Cela contribuera non seulement à éviter les nombreux décès et coûts annoncés du fait de l’augmentation de la consommation de tabac sur le continent, mais peut aussi permettre de lever des recettes fiscales supplémentaires significatives, qui pourront être investies pour faire progresser davantage la santé publique.
Ce texte a été republié depuis The Conversation, avec quelques modifications.
Pour en savoir plus, consultez notre page ressource sur la taxation du tabac.