Dans de nombreux pays, la pratique de l’affectation, c’est-à-dire lever et allouer certains impôts à des bénéfices précis, s’est répandue au cours des dernières décennies (McCleary 1991 ; Wagner 1991 ; Wilkinson 1994 ; Hsiung 2001). Elle est souvent promue par les organisations financières internationales pour renforcer la transparence budgétaire, et constitue parfois même une condition préalable à des programmes de prêt dans de nombreux pays en développement où la corruption est forte et la redevabilité publique faible (Teja 1988 ; FMI 2007).
La littérature récente soutient toutefois que l’affectation peut être un outil budgétaire inefficace. Les fonds affectés peuvent créer des rigidités budgétaires, en empêchant de financer des programmes répondant à des priorités nouvelles ou changeantes (Wilkinson 1994 ; Flores-Macías 2018). On comprend mal pourquoi l’affectation demeure un outil répandu des finances publiques, largement mis en œuvre aujourd’hui dans de nombreux États fiscaux en développement alors qu’elle introduit des rigidités budgétaires inefficaces. Une façon de le rationaliser consiste à examiner s’il existe une logique résolument politique, liée à la crainte qu’ont les gouvernements d’une mobilisation sociale en réponse à une fiscalité versée au budget général. Cet article s’efforce de penser la prévalence et la persistance énigmatiques de l’affectation des recettes fiscales, ainsi que ses causes et conséquences politiques, dans de nombreux « États fiscaux » émergents d’aujourd’hui. Les raisons et les conditions dans lesquelles les gouvernements y recourent restent peu étudiées.