Lorsque Ian Kananura Mwesigye, ancien participant 2018-2019 du cours de l’ICTD sur la recherche en fiscalité et développement, a débuté sa carrière dans le financement immobilier et la construction, il n’imaginait pas que son travail le conduirait un jour vers la fiscalité des cryptomonnaies, l’intelligence artificielle et la réforme de la politique fiscale. Dans cet entretien, Ian revient sur son parcours, sur l’importance croissante d’une politique fiscale éclairée par la recherche et sur les raisons pour lesquelles la mobilisation des recettes intérieures sera centrale pour l’avenir de l’Afrique.
Stephanie : Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de votre carrière ?
Ian : J’ai commencé ma carrière dans l’immobilier et la construction, avec une formation en métré et en études immobilières, avant de m’orienter vers la fiscalité. Je suis aujourd’hui superviseur des enquêtes sur la criminalité fiscale à l’Uganda Revenue Authority (URA), spécialisé dans la fiscalité des fintechs et des cryptomonnaies.
Pour l’avenir, je me vois continuer à travailler à la croisée de la recherche, des politiques publiques et de la technologie, en contribuant non seulement au système fiscal ougandais mais aussi aux débats plus larges sur l’avenir de la fiscalité en Afrique.
Stephanie : Quel rôle la fiscalité jouera-t-elle selon vous dans l’avenir des économies africaines ?
Ian : Il ne fera que gagner en importance. À mesure que le financement mondial du développement devient plus incertain, les pays devront s’appuyer davantage sur leurs propres systèmes de recettes pour financer les infrastructures, la santé, l’éducation et le développement à long terme. C’est à la fois un défi et une opportunité.
Pour moi, l’une des plus fortes motivations à travailler dans la fiscalité est son impact sur le développement. Une fiscalité efficace et équitable peut faire une réelle différence dans la vie des gens. La recherche est à son tour essentielle, car elle aide à identifier les lacunes, à évaluer les réformes et à montrer où les recettes peuvent être mobilisées de manière équitable et durable.
La fiscalité immobilière, par exemple, est un domaine au potentiel inexploité considérable à travers l’Afrique. L’immobilier concentre une richesse importante, mais de nombreux pays peinent encore à identifier les propriétaires, à évaluer les biens et à exploiter efficacement les données. La recherche peut aider les gouvernements à surmonter ces obstacles.
Stephanie : Comment avez-vous entendu parler de l’ICTD pour la première fois, et qu’est-ce qui vous a poussé à candidater au cours ?
Ian : J’ai découvert l’ICTD grâce à des collègues qui participaient activement à des projets de recherche fiscale menés en collaboration avec l’organisation. Leur engagement a éveillé ma curiosité et m’a incité à explorer les travaux et projets de l’ICTD, tels que l’administration fiscale et la conformité, la fiscalité immobilière et la fiscalité numérique. Ce qui m’a frappé, c’est leur pertinence pour des pays à faible revenu comme l’Ouganda.
Une grande partie de la recherche fiscale est conçue autour des économies avancées, mais les travaux de l’ICTD répondaient directement aux défis pratiques que nous rencontrons sur le terrain.
Aussi, lorsque j’ai vu l’appel à candidatures, cela m’a semblé une suite naturelle. Je voulais renforcer mes compétences en recherche, mieux comprendre le fonctionnement des systèmes fiscaux et apprendre à communiquer des résultats de manière à influencer les politiques et l’administration.
Stephanie : Quel impact cela a-t-il eu sur votre façon d’aborder votre travail aujourd’hui ?
Ian : Le plus grand impact a été un changement de perspective. Avant le cours, j’abordais les questions surtout sous un angle opérationnel : l’objectif était toujours de résoudre le problème immédiat.
Mais le cours m’a poussé à penser plus largement et à chercher les causes. Le problème tient-il à la politique, à l’administration, au droit, ou à des facteurs structurels plus profonds qui façonnent le comportement des contribuables ? Ce changement a fondamentalement modifié ma façon de travailler.
Même si je travaille aujourd’hui dans les enquêtes plutôt que dans un rôle purement de recherche, ces compétences restent centrales. Dans des domaines émergents comme la fiscalité des cryptomonnaies, il n’existe souvent aucun cadre établi. Il faut explorer de nouvelles questions, rassembler des données probantes, mobiliser les parties prenantes et comprendre des formes entièrement nouvelles d’activité économique.
Le cours m’a donné les outils et la confiance pour le faire, et pour démontrer que les praticiens au sein des administrations fiscales peuvent contribuer utilement aux débats de politique publique et aux échanges académiques.
Stephanie : Pendant et après le cours, vous avez travaillé sur plusieurs projets de recherche. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Ian : L’un des premiers projets sur lesquels j’ai travaillé pendant le cours portait sur la manière dont les données de tiers pouvaient améliorer la conformité à l’impôt sur les revenus locatifs en Ouganda. À l’époque, l’URA commençait à comparer ses registres de contribuables avec les données d’institutions telles que la Kampala Capital City Authority et les compagnies de services publics pour identifier les propriétaires et améliorer la conformité. Ce projet a ensuite été intégré à un document de travail de l’ICTD que j’ai cosigné sur les réformes de l’imposition des revenus locatifs en Ouganda. J’en ai présenté les résultats lors de la Journée de la recherche de l’URA l’année dernière, devant des parties prenantes de l’administration fiscale et du ministère des Finances.
Et aujourd’hui, avec d’autres anciens du cours, nous explorons une possible collaboration sur l’identification de la fraude à la TVA grâce à l’intelligence artificielle.
Stephanie : C’était la toute première Journée de la recherche organisée par l’URA. Pourquoi la recherche devient-elle selon vous de plus en plus importante pour l’administration fiscale ?
Ian : La fiscalité se situe à la croisée de l’économie, du droit, des politiques publiques, de la technologie, de la finance et de la justice sociale, tandis que les économies elles-mêmes évoluent constamment. La recherche est essentielle pour comprendre comment ces disciplines interagissent, ce qui change, pourquoi des écarts de conformité existent et comment la politique publique doit y répondre.
Des initiatives comme la Journée de la recherche de l’URA créent un espace pour un débat fondé sur les données probantes et une prise de décision guidée par les données. Plus nos politiques sont éclairées par la recherche, plus les systèmes fiscaux seront efficaces et durables.
Stephanie : Votre travail actuel porte sur la fiscalité des fintechs et des cryptomonnaies. Qu’est-ce qui vous enthousiasme dans ce domaine ?
Ian : Ce sont encore des domaines émergents pour de nombreuses administrations fiscales africaines, ce qui rend le travail à la fois exigeant et passionnant. À l’URA, nous contribuons à façonner les approches fiscales et réglementaires de secteurs dont les cadres sont encore en construction. Cela exige une recherche constante, un dialogue avec les contribuables et l’apprentissage de l’expérience internationale.
Je trouve cela passionnant parce que cela nous place à la frontière de l’administration fiscale.
Je m’intéresse aussi à la manière dont l’intelligence artificielle et l’apprentissage automatique peuvent être appliqués à la fiscalité, par exemple pour détecter des schémas de non-conformité ou construire des modèles de risque adaptés aux économies africaines et aux secteurs informels, plutôt que d’importer des modèles développés ailleurs.
Stephanie : Quel conseil donneriez-vous aux praticiens de la fiscalité ou aux chercheurs qui envisagent le cours aujourd’hui ?
Ian : Pour quiconque travaille dans la fiscalité et souhaite dépasser les opérations quotidiennes pour contribuer à une vision plus large, ce cours est l’un des meilleurs investissements possibles. Il change la façon de penser.
Personnellement, il m’a aussi incité à poursuivre mon parcours académique. Depuis que je l’ai suivi, j’ai entrepris des études complémentaires en intelligence artificielle et en apprentissage automatique. J’espère un jour entreprendre un doctorat sur la fiscalité des cryptomonnaies ou les applications de l’IA à l’administration fiscale.
J’encouragerais aussi les praticiens à publier leurs travaux. Les administrations fiscales et les ministères recèlent une grande quantité de recherches non publiées de valeur, et les partager enrichit le débat et l’apprentissage collectifs.