Les modes informels de génération de recettes sont souvent considérés comme une source importante de financement des services publics, en particulier là où les mécanismes budgétaires formels de l’État sont faibles ou n’atteignent pas certaines populations.
L’un de ces modes est la fiscalité informelle, qui peut jouer un rôle de développement ; mais la génération informelle de recettes inclut aussi des pratiques plus coercitives qui servent des intérêts privés plutôt que l’intérêt public.
Ces dernières années, l’Éthiopie a connu une forte progression d’une pratique extralégale particulièrement nuisible : la taxation aux barrages routiers. Ces prélèvements, connus localement en amharique sous le nom de « Ye Kote Kifya », ne sont liés à aucune prestation de service public. Ils fonctionnent comme des droits de transit extractifs, imposés principalement par des acteurs étatiques de niveau inférieur sur la circulation des marchandises.
Mais que révèle la propagation de la taxation aux barrages routiers sur l’autorité de l’État, les conflits et la gouvernance économique en Éthiopie ?
Comment les taxes aux barrages routiers sont appliquées en pratique en Éthiopie
Les points de contrôle illégaux se comptent par centaines
Dans tous les États régionaux d’Éthiopie, les transporteurs de marchandises sont régulièrement tenus de payer des droits en traversant les villes. Ces prélèvements sont généralement appliqués par des agents municipaux et des agents des recettes, parfois appuyés par des milices locales.
Les chauffeurs transportant des produits agricoles et des matériaux de construction, comme les céréales et le ciment, rencontrent fréquemment plusieurs points de contrôle. Même le corridor Addis-Abeba–Djibouti, poumon de l’économie éthiopienne qui achemine plus de 95 % du commerce d’importation et d’exportation, n’y échappe pas.
L’étendue territoriale et la densité de ces points de contrôle sont frappantes. Avec des chaînes de points de contrôle pouvant atteindre plusieurs centaines, selon des responsables fédéraux, des taxes aux barrages routiers ont été signalées dans presque tous les États régionaux d’Éthiopie, dont l’Afar, l’Amhara et l’Oromia. Kassahun Gofe, ministre éthiopien du Commerce et de l’Intégration régionale, a d’ailleurs indiqué qu’une étude couvrant seulement 40 % du pays avait recensé 290 points de contrôle illégaux.
Le groupe Facebook « Ye Shuferoch Andebet » (La voix des chauffeurs) a donné un exemple de cette densité. En novembre 2025, le groupe a rapporté que des chauffeurs transportant du ciment de la cimenterie Lemi National jusqu’à la ville de Dessie avaient payé des taxes à 12 points de contrôle distincts sur un trajet de seulement 300 kilomètres. En comparaison internationale, ces chiffres placent l’Éthiopie aux côtés d’États fragiles comme le Soudan du Sud en termes de densité de points de contrôle.
Les prélèvements aux points de contrôle sont fixés arbitrairement
L’évaluation de ces taxes aux barrages routiers est très arbitraire, sans système standardisé ni base transparente. Les chauffeurs doivent verser des montants forfaitaires qui varient fortement d’un point de contrôle à l’autre. Par exemple, les chauffeurs du corridor Djibouti–Addis-Abeba déclarent payer au moins dix prélèvements distincts, allant de 600 à 2 000 birrs éthiopiens.
Le respect de ces prélèvements est ensuite imposé par des barrières physiques et l’intimidation. Les agents locaux et les milices tendent souvent des cordes en travers des routes ou arrêtent les chauffeurs par des signes de la main. Si ces points de contrôle sont généralement situés aux entrées des villes, certains sont installés au cœur des zones rurales, et toute tentative de les contourner peut entraîner amendes, arrestations ou agressions physiques.
Pourquoi la taxation aux barrages routiers n’a pas de base légale
En vertu de la législation éthiopienne, les administrations locales, comme les municipalités, sont autorisées à percevoir des redevances pour des services locaux spécifiques, tels que les opérations de chargement et de déchargement et l’usage des routes à l’intérieur des limites municipales. Elles n’ont toutefois pas le pouvoir légal d’imposer des droits sur les routes intercommunales, interrégionales ou fédérales. Les taxes aux barrages routiers perçues sur ces axes de transit sont donc dépourvues de base légale.
Malgré cela, les agents locaux tentent souvent de créer une apparence de légalité en délivrant des reçus portant le nom de bureaux régionaux des finances ou d’administrations municipales.
De hauts responsables fédéraux et régionaux ont reconnu à plusieurs reprises l’illégalité de la taxation aux barrages routiers et ont ordonné aux autorités de niveau inférieur d’y mettre fin. Ces instructions n’ont pourtant eu qu’un effet limité et de courte durée. En réalité, les points de contrôle sont souvent démontés pour un temps, puis rétablis.
La prolifération des taxes aux barrages routiers est étroitement liée aux conflits et à l’affaiblissement de l’autorité et du contrôle de l’État. La montée des conflits armés internes, en particulier en Amhara et en Oromia, a créé un vide sécuritaire et affaibli la redevabilité hiérarchique entre les autorités fédérales et régionales et les administrations locales. Dans ce contexte, agents locaux et milices ont utilisé ces points de contrôle comme sources de gain financier personnel.
Effets économiques, budgétaires et politiques
La taxation aux barrages routiers a des conséquences immédiates et à long terme pour l’économie et la gouvernance de l’Éthiopie.
Elle augmente les coûts de transport et de commerce, in fine répercutés sur les consommateurs
Une conséquence majeure de la taxation aux barrages routiers est son impact direct sur la structure de coûts des marchandises transportées sur les axes concernés. Les grossistes, par exemple, intègrent le coût cumulé des droits de transit dans leurs prix finaux. Ces droits ne sont pas absorbés par les commerçants mais in fine supportés par les consommateurs à travers des prix plus élevés.
Elle agit comme une barrière commerciale
Les points de contrôle ralentissent la circulation des marchandises, alourdissent la bureaucratie et perturbent les chaînes d’approvisionnement. Cela compromet des réformes économiques majeures, dont les efforts de l’Éthiopie pour adhérer à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et participer efficacement à la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Elle compromet les réformes fiscales de l’Éthiopie
Les réformes fiscales en cours visent à relever le ratio recettes fiscales/PIB de l’Éthiopie, qui reste parmi les plus bas du monde, à 6,3 %. En faisant grimper les prix à la consommation et en comprimant les marges des commerçants, ces prélèvements extralégaux peuvent réduire la capacité et la volonté du secteur privé de se conformer à la fiscalité formelle. Ils peuvent ainsi encourager la fraude fiscale et affaiblir la confiance dans le système budgétaire.
Elle menace la légitimité politique et la sécurité
L’échec des tentatives des autorités supérieures de démanteler durablement les points de contrôle illégaux révèle un affaiblissement du contrôle vertical sur les administrations locales. Les incitations financières issues des taxes aux barrages routiers encouragent les acteurs locaux à ignorer les autorités supérieures. Melaku Alebel, ministre éthiopien de l’Industrie, a averti que ces pratiques pourraient même inciter des citoyens ordinaires à établir leurs propres points de contrôle, ouvrant la voie à une « économie des points de contrôle » dominée par des acteurs armés et prédateurs.
Comment la taxation aux barrages routiers peut influencer la recherche et les décisions politiques
Les analyses futures de l’économie et du système fiscal éthiopiens devraient tenir explicitement compte de la taxation aux barrages routiers et des prélèvements informels similaires. Davantage de recherches quantitatives, fondées sur les données, sont nécessaires pour évaluer leur ampleur, leur répartition et leurs effets. Au niveau des politiques publiques, les décideurs doivent concevoir les réformes économiques et fiscales en ayant ces pratiques extralégales à l’esprit s’ils veulent réussir à renforcer les systèmes budgétaire et de gouvernance de l’Éthiopie.