Les barrages routiers sont partout dans les conflits. De l’Afghanistan à la RDC, du Myanmar au nord-est de l’Inde et aux zones frontalières entre la Colombie et le Venezuela, groupes armés et forces de sécurité arrêtent couramment les camions, taxent les commerçants et contrôlent qui circule et qui ne circule pas. Pourtant, malgré leur omniprésence, les points de contrôle sont restés en marge de la recherche sur les conflits, traités comme un effet secondaire de la guerre plutôt que comme une fenêtre sur son fonctionnement réel.
Un nouveau numéro spécial de Development and Change, revue de référence en études du développement, place résolument la politique des barrages routiers à l’agenda académique. Dirigé par Peer Schouten (Danish Institute for International Studies – DIIS), les chargés de recherche de l’ICTD Vanessa van den Boogaard et Max Gallien, Shalaka Thakur (DIIS) et Florian Weigand (Centre on Armed Groups/DIIS), le numéro rassemble huit études empiriques menées dans certaines des zones frontalières les plus disputées du monde, accompagnées d’une introduction théorique cosignée.
« [L]es barrages routiers en situation de conflit armé devraient constituer un objet d’étude afin de comprendre des dynamiques politiques, économiques et conflictuelles plus larges », écrivent les codirecteurs dans l’article introductif du numéro spécial.
Plus que des sources de recettes, les barrages routiers incarnent le contrôle en zone de conflit
L’argument central est que les barrages routiers sont bien plus que des machines à recettes ou des tracasseries bureaucratiques. Ils constituent un outil peu coûteux et polyvalent par lequel toutes sortes d’acteurs, milices, gouvernements, insurrections et forces hybrides, formulent et font respecter des revendications de pouvoir. Parce que les barrages se situent à l’intersection de la circulation et de l’autorité, ils offrent une vue singulièrement directe sur qui contrôle quoi dans une zone de conflit : pas nécessairement le territoire, mais, de manière peut-être plus décisive, les flux de biens, d’argent et de personnes. Les directeurs du numéro parlent de « politique du passage ».
Les différents articles montrent tout ce que l’on peut apprendre en suivant ce qui se passe à un barrage routier.
La politique du passage : que nous apprend la recherche sur les barrages routiers et l’autorité ?
Pour le lancement du numéro spécial, l’ICTD a organisé un webinaire avec les codirecteurs et les contributeurs de la série. L’événement a d’abord présenté l’argument principal de chaque article (voir ci-dessous), puis a examiné les implications pour les politiques publiques grâce aux contributions de Laura Saavedra-Lux, chargée de recherche associée à UNU-WIDER, et de Jonathan Somer, conseiller juridique à la Croix-Rouge danoise.
- En Afghanistan, les points de contrôle se sont avérés centraux dans l’essor et la chute du pouvoir néopatrimonial sous Karzaï et Ghani, et dans la stratégie de recettes insurrectionnelles des talibans.
- Au Myanmar après le coup d’État de 2021, la junte et les forces de résistance ont mis en place des systèmes de points de contrôle rivaux, l’extorsion arbitraire de la junte renforçant involontairement l’autonomie locale et la résistance. Dans l’État Shan, un examen attentif du commerce de l’opium révèle pourquoi les groupes armés peinent souvent à tirer profit des ressources pillables : la difficulté n’est pas de trouver la drogue, mais de contrôler les sentiers de montagne qu’elle emprunte.
- Le long de la frontière entre la Colombie et le Venezuela, la fermeture du point de passage officiel a fait basculer les réseaux de contrebande dans une nouvelle économie politique de coopération entre État et criminalité.
- Dans les zones frontalières kurdes d’Iran, une recherche ethnographique révèle les tactiques à petite échelle que les contrebandiers emploient pour négocier, ou contourner, les points de contrôle tenus tant par l’État que par des groupes armés.
- Le nord-est de l’Inde, quant à lui, montre que les points de contrôle se comprennent mieux comme des lieux relationnels où se cristallisent des dynamiques de pouvoir plus larges que comme des goulets d’étranglement isolés.
- Enfin, en Somalie, les barrages routiers sont pris dans la lutte pour les rentes commerciales entre les clans et en leur sein, tout en accentuant les enjeux de différenciation entre groupes claniques.
Regarder le webinaire :
https://www.youtube.com/watch?v=FCt9bSujV2E
Pris ensemble, les articles démontrent qu’étudier les points de contrôle n’est pas un exercice empirique de niche : c’est une voie d’accès aux questions les plus fondamentales sur l’imbrication de l’autorité, des recettes et de la violence dans les contextes touchés par les conflits. Ce faisant, le numéro établit la recherche sur les points de contrôle comme un champ académique distinct et théoriquement fondé.
Le numéro spécial est issu de la série de documents de travail Roadblocks and Revenues. Il est le fruit d’une collaboration entre l’ICTD, le DIIS et le Centre on Armed Groups, financée par la Fondation Carlsberg (TRADECRAFT).
Les travaux de l’ICTD sur les conflits et l’informalité
L’étude des zones de conflit fait depuis longtemps partie des travaux de fond de l’ICTD sur l’informalité et la fiscalité, actuellement dirigés par Gallien et van den Boogaard. Cet axe de recherche de l’ICTD vise à cartographier l’étendue, la composition et l’expérience des paiements « quasi fiscaux » qui échappent aux lois en vigueur, et à comprendre leurs implications pour les moyens de subsistance, la décentralisation budgétaire, la prestation de services et la réforme plus large de la gouvernance locale.
Consultez les travaux antérieurs de l’ICTD sur les conflits et la fiscalité informelle.
Des passages de cet article ont d’abord été publiés par le Danish Institute for International Studies.